Coup d’Etat parlementaire et résistances sociales

497_1280x853_091735220_900x600Golpe («Coup d’Etat»). Au Brésil, ce mot rappelle de sombres souvenirs. En 1964, un golpe militaire mettait  le hola à un programme de réformes progressistes défendu par le président João Goulart. Et donnait le coup d’envoi d’une dictature sanglante, qui allait durer 20 ans.

Depuis le 17 avril, les syndicats et mouvements sociaux brésiliens dénoncent un nouveau golpe. Cette fois, le «coup» n’est pas militaire, mais parlementaire: 367 députés ont voté faveur de la procédure de destitution (impeachment) de la présidente Dilma Rousseff. Issue du Parti des travailleurs (PT), Dilma Rousseff a été réélue fin 2014 pour un deuxième mandat, qui court jusqu’en 2018.

Comme le soulignait le sociologue brésilien Ruy Braga, la procédure de destitution «est une farce»: la droite, relayée abondamment par les médias, accuse la présidente d’avoir commis un «crime de responsabilité». Or, les artifices fiscaux qu’on lui reproche ont été pratiqués par la quasi-totalité des présidents qui l’ont précédée. Sans compter que «plus de la moitié des parlementaires mobilisés en cette occasion ont maille à partir avec la justice» (Le Temps, 19 avril). Une des figures centrales de la droite pro-impeachment, le président de la Chambre des députés, le réactionnaire Eduardo da Cunha, est menacé de prison pour avoir touché des pots-de-vin millionnaires dans le scandale de l’opération Lava Jato qui secoue le pays depuis des mois

Autre acteur de premier plan dans l’impeachment: Michel Temer, l’ex vice-président de Dilma Rousseff. Comme Eduardo da Cunha, M. Temer est issu du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB). Extrêmement peu populaire, il vient de rompre son alliance gouvernementale avec le PT. C’est lui qui prendrait la tête d’un gouvernement de transition si le Sénat venait à confirmer la décision de la Chambre des députés. Michel Temer a aussi été cité, dans le cadre de l’affaire Lava Jato, pour avoir touché des millions de pots-de-vins en provenance de grandes entreprises.

Fin 2015 son parti, le PMDB, a publié un «programme de transition». Intitulé «un pont pour le futur», il propose la réduction du financement des programmes de construction de maisons populaires (Minha Casa Minha Vida), des coupes dans le programme d’assistance Bolsa Família, dont bénéficie près d’un Brésilien sur quatre, la réduction des bourses et des crédits aux étudiants, ainsi que des privatisations à grande échelle.

Pour les mouvements sociaux et syndicaux brésiliens, c’est ce programme clairement néolibéral qui explique le coup d’Etat parlementaire en cours. Comme le souligne le leader du Mouvement des Sans-Terre (MST), João Pedro Stedile: «Derrière les 360 députés, se cachent les vrais ennemis du peuple: le capital financier, les grandes entreprises transnationales et l’agrobusiness». Des acteurs qui «veulent le retour du néolibéralisme, afin de rétablir leurs taux de profits et de concentrer encore plus de richesses.» Guilherme Boulos, leader du Mouvement des travailleurs sans-toit (MTST), qui a multiplié les occupations massives à São Paulo ces dernières années, appelle aussi à la résistance contre un «coup d’Etat blanc qui amène avec lui un climat de maccarthysme, d’intolérance et une tentative d’imposer une chasse aux sorcières démesurée.»

Les forces syndicales et les mouvements sociaux ne baissent pas la garde. Regroupés au sein de deux fronts uniques, le Front Brésil Populaire et le Front Peuple sans peur, ils multiplient les mobilisations. Comme chaque année à la mi-avril, le MST multiplie les marches et les occupations en mémoire du massacre de 20 sans-terre à Eldorado de Carajás, dans l’Etat du Pará. Cette année, il a ajouté la dénonciation du coup d’Etat à sa revendication phare, la réforme agraire. A l’exception de la centrale syndicale Conlutas et du PSTU (Parti socialiste unifié des travailleurs), qui s’entêtent à penser que la destitution de Dilma Rousseff pourrait déboucher sur un renforcement des forces populaires, l’ensemble des forces syndicales et sociales se mobilisent contre le coup de force de la droite.

La lutte contre l’impeachment n’est pas synonyme de soutien acritique au gouvernement Rousseff. Nombre de mouvements sociaux dénoncent la politiques d’austérité appliquée menée par la présidente, à contrepied de ses promesses électorales. Et comptent bien infléchir, par leur mobilisation, le cours néolibéral pris par le Brésil ces dernières années.

Le Sénat devra se prononcer sur la procédure de destitution dans le courant du mois de mai. S’il confirme le vote de la Chambre des députés, Madame Rousseff sera écartée du pouvoir le temps que soit bouclée la procédure – 180 jours au maximum. Les mouvements sociaux et syndicaux ont déjà annoncé qu’ils refuseraient toute légitimité à un éventuel gouvernement Temer. Nul doute que ces forces auront besoin de notre solidarité.

Texte: Guy Zurkinden

Photo: Mídia Ninja

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