Un Congrès de masse et combatif

Mobilisation des Sans Terre devant le Palais présidentiel, Brasilia, 12 février 2014

Mobilisation des Sans Terre devant le Palais présidentiel, Brasilia, 12 février 2014

Assemblée du Congrès national du MST, Brasilia, 11 février 2014

Le sixième Congrès national du Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terre (MST) s’est achevé vendredi dernier, 14 février, à Brasilia. De lundi (10 février) à vendredi, 14 000 militant-e-s Sans Terre ont monté leur campement au centre de la capitale et débattu de l’avenir de la lutte pour la terre au Brésil, des alliances à réaliser entre travailleurs ruraux et urbains pour affronter le capitalisme financier et l’agronégoce, de la libération de la femme, de la lutte pour le socialisme. Le mot d’ordre qui a donné le ton du Congrès: « Lutter! Construire la Réforme Agraire Populaire. »

Un nouveau modèle de Réforme Agraire

Le sixième Congrès national a bien sûr célébré les 30 années d’existence d’un des plus importants mouvements sociaux d’Amérique latine. Comme le rappelait João Paulo Rodrigues, membre de la coordination nationale du mouvement, « Il est commun de voir des partis et des syndicats fêter des décennies d’existence. Mais il est rare de voir un mouvement social arriver à ses 30 ans avec la vigueur qui est celle du MST.  » Les débats n’ont cependant pas évité les difficultés. Elles étaient résumées par João Pedro Stedile, dirigeant national de l’organisation: depuis les années 2000, une avalanche de capital étranger a déboulé sur les terres brésiliennes. Conséquence: 85% des terres agricoles sont contrôlées aujourd’hui par les firmes de l’agronégoce, et recouvertes par les monocultures de soja, maïs, eucaliptus, destinés à l’exportation. Ce modèle de production entraîne un renforcement de la concentration des terres et expulse les travailleurs ruraux  de la campagne. Pour compléter le tableau, le lobby de l’agronégoce domine largement les médias et la classe politique, au-delà des différences partisanes. Ces facteurs expliquent le recul de la réforme agraire au cours de la dernière décennie – l’année 2013 ayant été la pire, en termes de désappropriation de grandes propriétés, depuis la fin de la dictature militaire (1984).

Tout n’est pourtant pas perdu. Comme le soulignait Stedile, « l’agronégoce est temporaire. Il va succomber sous ses propres contradictions »: ce modèle de production empoisonne terres et travailleurs par l’usage intensif de produits agrotoxiques, ne crée pas d’emplois car il est hautement mécanisé, renforce la désindustrialisation du pays (l’exportation de commodites se fait au détriment de leur transformation au sein d’agro-industries) et place le Brésil dans une situation de dépendance face à la demande en matières premières – et la fluctuation de leurs prix – sur le marché mondial.

« Face à ce modèle, nous devons défendre un nouveau type de Réforme Agraire », a martelé João Pedro Stedile: une Réforme Agraire Populaire. Les lignes directrices de ce nouveau modèle ont été dessinées tout au long du Congrès. Au-delà de la simple redistribution des terres, la Réforme Agraire Populaire implique un changement de la matrice productive de l’agriculture brésilienne, fondé sur les principes de l’agro-écologie. « Notre mission est de produire des aliments sains, à prix abordables, pour les travailleurs de la ville », rappelait Stedile. Ce modèle de développement implique aussi la mise sur pied d’agro-industries décentralisées et contrôlées par les travailleurs, le développement de l’éducation et l’accès aux services de santé à la campagne.

Reprise des luttes

Un vaste programme. Qui ne pourra être appliqué que si l’ensemble des organisations de travailleurs du pays unissent leur lutte à celle du MST, à travers d’une reprise générale des luttes sociales. Le jeudi soir (13 février), Stedile appelait à l’unité de toutes les composantes de la gauche au cours d’un acte politique en faveur de la réforme agraire regroupant des secteurs larges de la dite gauche brésilienne, de la Conférence Nationale des Eglises au  PSTU (Parti socialiste des travailles unifiés), en passant par le secrétaire général de la présidence, Gilmar Carvalho (PT, Parti des Travailleurs) ou encore le gouverneur de l’Etat d’Amapá, Camilo Capiberibe (PSB, Parti socialiste brésilien).

Stimuler la participation populaire

Les débats n’ont pas fait l’économie des défis internes posés au MST. Pour Jaime Amorim, dirigeant de l’Etat de Pernambouc (Nord-Est), l’heure est venue de reprendre le chemin des occupations massives de latifundia à travers le pays, seule issue pour arracher la réforme agraire face à un gouvernement qui l’a reléguée au placard. Une option partagée par Gilmar Mauro, dirigeant national du MST. Pour Mauro, l’organisation doit, pour retrouver sa capacité de mobilisation, stimuler l’horizontalité et la participation la plus large de sa base, stimuler la participation des femmes et passer le témoin à une nouvelle génération de dirigeants. « C’est la classe travailleuse qui va réaliser la réforme agraire, et pas une poignée de dirigeants qui le feront à leur place », rappelait le dirigeant. Avant de conclure: « Plus que tout, nous devons lutter. Car c’est dans la lutte que le travailleur devient protagoniste de son histoire, qu’il se forme et qu’il transforme la société. »

Un élément important: ont été invités lors du débat de mercredi sur la lutte des classes au Brésil, aux côtés de représentants des traditionnelles  centrales syndicales CUT et Força Sindical, une représentante du Mouvement Passe Livre, à l’origine des grandes manifestations de juin 2013, et de la combative centrale Intersindical, issue d’une rupture avec la CUT (liée au PT). Quand le nouveau rejoint l’ancien… Pour la première fois lors d’un Congrès national du MST, une assemblée plénière était spécifiquement dédiée au débat sur l’émancipation des femmes.

Mobilisation déterminée

Après la parole, les actes. Le mercredi 12 février, les 15 000 militant-e-s réalisaient une gigantesque marche à travers Brasilia. Arrivés devant le Palais gouvernemental, ils étaient  confrontés à la violence de la Police Militaire, qui tentait de les empêcher de dérouler leurs banderoles à l’entrée du bâtiment. Mais les manifestant-e-s ne reculaient pas, malgré les tirs au Taser, les gaz lacrymogènes et les balles en caoutchouc. Ils dressaient leurs pancartes, dénonçant la paralysie de la Réforme Agraire, devant le Palais présidentiel, puis y montaient des baraquements en bois, symbolisant les près de 200 000 familles attendant une terre sous des bâches à travers le pays. Au même moment, une centaine de militant-e-s réalisaient une action poussant le Suprême Tribunal Fédéral – ultra-conservateur, qui bloque systématiquement tous les procès de désappropriation de terres – à interrompre sa session en cours. La pression allait payer: le lendemain, la présidente Dilma Rousseff (PT) recevait, pour la première fois en trois années de présidence, une délégation du MST. À l’issue de la réunion, elle s’engageait à octroyer une terre à 30 000 familles en 2014 et à remettre la réforme agraire à l’ordre du jour de son gouvernement.

Reste à voir si ces promesses se conrétiseront. N’oublions pas que, mardi 11 février, durant le Congrès du MST, la présidente visitait une plantation de soja et célébrait la « victoire de l’agronégoce » brésilien, qui a connu en 2013 une production record. Le facteur déterminant sera, sans doute, la capacité du MST à radicaliser sa lutte. Les premiers tests viendront rapidement, lors des Journées d’action du 8 mars, puis des mobilisations de l' »avril rouge. » Mais un signal important a été donné à Brasilia.

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