«Les manifestations imposent à nouveau la rue comme l’espace de la politique»

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Intéressante interview de l’économiste João Pedro Stedile, dirigeant national du MST, le 2 juillet 2013, par Eduardo Scolese, de l’agence de presse Folha. Sur les mobilisations au Brésil, la réalité vécue par les travailleurs brésilien-ne-s à la ville et à la campagne, le gouvernement Dilma, la droite…

Folha – Quel est votre bilan des manifestations?

João Pedro Stedile – Elles ont été très positives, car elles ont amené la jeunesse à prendre de nouveau la rue. Elles oxygènent la politique, y compris dans les salons du Palais présidentiel et du Congrès. Au début, elles ont été motivées par l’indignation de secteurs de la jeunesse et la vision du Mouvement Passe Livre [Mouvement Pour la gratuité des transports publics, à la tête des manifestations, Note de la Traduction], qui a su tirer parti de ce sentiment pour mobiliser. Il a aussi reçu la contribution du manque de vision du gouvernement Alckmin [gouverneur de l’Etat de São Paulo, du PSDB, NdT] qui, habitué à utiliser le bâton contre la population, comme il l’a fait lors d’autres expulsions, a jeté de l’huile sur le feu des protestations.

Les mobilisations feront-elles date ? Qu’est-ce qui change à partir de maintenant ?

Depuis les mobilisations des « Diretas-Já » [mobilisations massives à la fin de la dictature militaire au Brésil, dans les années 83-84, exigeant une élection directe pour la présidentielle, NdT], nous n’avions pas connu de mobilisations si importantes dans tout le pays. Elles sont le fait d’une reprise des rues comme espace de faire de la politique. Mais ce qui va se passer dans le futur sera l’enjeu de disputes. La droite veut simplement mettre sur le devant de la scène des thématiques du passé ou peu importantes, pour qu’il n’y ait aucun changement, et attaquer le gouvernement Dilma pour en récolter les fruits lors de l’élection présidentielle de 2014.

Du côté de la classe travailleuse: il est nécessaire que les travailleurs descendent aussi dans la rue et mettent sur le devant de la scène les réformes économiques que les gouvernements Lula et Dilma n’ont pas eu la capacité de mettre en place, en raison des alliances partidaires bizarres qu’ils ont tissé dans un système politique qui a besoin d’une profonde réforme.

Qui gagne, et qui perd avec ces mobilisations?

Ceux qui ont perdu sont ceux qui font la politique traditionnelle, conservatrice, réactionnaire, selon le mode «donne-moi ceci, je te donnerai cela». Le conglomérat médiatique Rede Globo [qui monopolise les médias au Brésil, notamment télévisuels, et a construit son empire en appuyant la dictature militaire, NdT] a été aussi grand perdant, car le seul slogan qui a réuni toute la jeunesse à travers le pays a été «Rede Globo, Dehors !». La jeunesse s’est informée à travers Internet et les réseaux sociaux, accordant peu d’importance à la télévision. C’est la jeunesse et le peuple brésilien qui ont gagné. Espérons que le gouvernement Dilma se réveille et se mette de plus en plus au diapason des intérêts de la population.

Comment interpréter les violences qui ont marqué la fin de certaines manifestations?

Aucune personne saine d’esprit ne va à une manifestation pour y faire preuve de violence. Ces épisodes apparaissent toujours en raison de plusieurs facteurs. D’abord, le manque de préparation de la Police Militaire, qui traite toujours le peuple comme ennemi, bien que chaque soldat provienne lui aussi du peuple. Là où il y a eu un dialogue de la Police Militaire avec les manifestants, il n’y a pas eu de violence. Ensuite, il y a eu des groupes fascistes, spécialement à São Paulo e à Rio, qui se sont preparés et sont allés aux manifestations pour créer le chaos et la panique.

Pensez-vous que les casses expriment la révolte de la population la plus exclue, et non simplement le fait de vandales?

Je ne crois pas que la population indignée utilise la violence. Le peuple aime jurer, utiliser des gros mots, mais il est contre l’utilisation de la violence, la casse et les pillages. Dans ces situations, le peuple respecte le patrimoine public.

Comment évaluez-vous le rejet des partis politiques parmi les manifestations ? Exprime-t-il un rejet général des partis politiques, ou spécialement des  partis actuels?

Cette jeunesse est née pendant la mise sur pied du néolibéralisme, durant les années 90, et rejette la manière de faire de la politique à partir de cette période. Elle n’est pas a-politique, ni contre l’organisation en partis politiques. Mais n’importe qui, assistant tous les jours aux agissements des partis politiques, ne peut que rester indigné par leur soumission aux grandes entreprises, par les échanges de votes contre des faveurs personnelles, par la recherche de postes, par les compétitions internes qui les caractérisent.

Nous avons urgemment besoin de changer la manière de faire de la politique au Brésil, et d’enterrer ces pratiques. Pour cela, une réforme politique est fondamentale. Il est fondamental que, à partir de ces mobilisations, soient créés de nouveaux mécanismes de participation populaire aux destinées du pays. S’il n’y a pas de changement dans ce sens, je suis certain que les mobilisations reviendront avec plus de force et de radicalité.

Les mouvements sociaux, indigènes et les syndicats se plaignent du manque de dialogue avec le gouvernement Dilma. Est-ce un échec du gouvernement ? Pourquoi ?

Le gouvernement Dilma est un gouvernement de composition de classes. Malheureusement, le gouvernement a, ces derniers temps, priorisé seulement les intérêts de la bourgeoisie, et relativisé ceux de la classe travailleuse. Il suffit de voir les thèmes prioritaires à l’agenda du gouvernement. D’un côté, les concessions pour l’exploitation des champs pétroliers [au large des côtes brésiliennes, notamment de l’Etat de Rio de Janeiro, NdT], l’octroi d’autorisations pour l’exploitation de minerais pour le grand capital, la sous-traitance des droits des travailleurs, l’argent de la BNDES [Banque Nationale de Développement Economique et Social, banque d’investissement publique, NdT] pour les grandes entreprises. Et pour la classe travailleuse: du pain et de l’eau.

La réforme agraire est paralysée, le processus de légalisation des territoires indigènes et des communautés quilombolas [descendants d’esclaves, qui pratiquent une propriété collective de la terre, NdT] est paralysé, dans certains cas ils sont réprimés, comme la Police Fédérale l’a fait dans l’Etat du Matto Grosso du Sud [aboutissant à la mort d’un Indien, NdT]. Il est clair que, à un certain moment, cette contradiction entre les classes sociales éclate, dans le gouvernement ou dans les rues.

Le dialogue avec le gouvernement a-t-il empiré si on compare avec le gouvernement Lula?

Ce n’est pas une question de dialogue. Du dialogue, vous pouvez en avoir tout le temps. Le problème est la lutte entre des intérêts de classes sociales, et la force dont dispose chacune de ces classes pour faire pression sur le gouvernement. Jusqu’à présent, les entrepreneurs avaient plus de force dans le gouvernement. Maintenant, j’espère que la voix des rues représente une force populaire qui oblige le gouvernement à mettre sur pied des politiques en faveur de la classe travailleuse.

Le MST défend-il l’appel «Lula, reviens!»?

Les gouvernements sont simplement le miroir des rapports de force dans la société. Nous défendons un projet populaire pour le pays. Ce dont a besoin le Brésil est que la société débatte d’un projet qui représente la souveraineté nationale et populaire, et résolve les problèmes de la population. Nous ne pouvons pas accepter qu’un pays riche, la septième économie du monde, perpétue de telles inégalités sociales. Avec des salaires si bas, sans aucune démocratisation de la terre et des moyens de communication.

La population vit dans des habitations en mauvaises conditions, dépense 40% de son revenu pour le loyer, n’a pas de transport public de qualité, n’a pas accès aux services de santé, souffre dans les files du SUS [Système Unique de Santé, public et gratuit mais largement sous-doté], pendant que ses enfants n’apprennent rien dans les écoles publiques. Pendant ce temps, le capital étranger exploite notre pétrole, nos minerais, notre éthanol et notre agriculture, allié à une bourgeoisie brésilienne soumise, qui n’a jamais pensé au Brésil comme à une nation.

Les villes bouillonnent, mais les campagnes semblent endormies, à part les populations indigènes. Pourquoi?

Les grandes Villes vivent une crise urbaine, causée par la spéculation immobilière qui a augmenté de 150% le prix des immeubles et terrains ces trois dernières années. Il n’y a pas de transport public de qualité et l’accès aux soins et à l’éducation font défaut. Il y a une grande agglomération de personnes qui vivent dans cet enfer quotidien, ce qui a poussé la jeunesse à se battre et «donner une tape au diable».

La classe des travailleurs, elle, ne s’est pas encore manifestée. Dans les campagnes, nous vivons encore les effets du reflux du mouvement de masses, depuis 2005, conséquence de l’hégémonie du capital qui domine l’agricultre et a imposé le modèle de l’agronégoce. Mais ses contradictions commencent à apparaître. Les effets de la concentration de la propriété des terres, des usines, de la production autour de trois produits (le soja, la canne-à-sucre et le bétail) commencent à apparaître. Bientôt, d’autres secteurs de la population des campagnes commenceront à se mettre en mouvement.

En tant qu’économiste, comment analysez-vous les actions récentes du gouvernement pour lutter contre l’inflation, élevée, et le Produit Intérieur Brut (PIB), qui stagne?

Ce qui se passe est le résultat d’une économie toujours plus dépendante du capital international. Le Brésil est toujours plus prisonnier des politiques des gouvernement des pays du centre et de l’action du capitalisme international sur l’économie. D’un autre côté, le gouvernement brésilien, dans la composition de classes qui le caractérise, n’a pas les forces et l’unité suffisantes pour mettre sur pied des politiques économiques de caractère national, qui protègent notre travail et nos richesses, parce qu’il n’a pas de projet clair pour le pays.

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