Le train d’enfer de Vale SA – ou un petit épisode de la saga du capitalisme: les multinationales contre les peuples

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Le convoi est interminable. 330 wagons s’étalent sur près de quatre kilomètres, tirés par trois locomotives. Une odeur de métal flotte dans l’air. A 80 kilomètres de São Luis, la capitale de l’état du Maranhão (Nord-Est du Brésil), la voie ferrée «Carajás» coupe la route de terre qui rattache le village d’Oiteiro dos Pires au reste du monde.

Les trains reliant les mines de la Serra de Carajás, situées au Sud-Est de l’immense état du Pará (Nord du Brésil), au port de Ponta da Madeira, à São Luis, s’y croisent. Des milliers de tonnes de minerai de fer transitent tous les jours sur ces 890 kilomètres de voie ferrée. De São Luis, le minerai est embarqué vers la Chine, les Etats-Unis ou l’Europe. L’extraction comme le transport du métal sont contrôlés par la transnationale brésilienne Vale SA.

Coupés du monde

Une plaque de signalisation, sans barrière de sécurité, invite les véhicules à s’arrêter avant les rails. Pour les 500 habitant-e-s d’ Oiteiro, le lieu s’est transformé en cauchemar: «Vale est en train de nous couper du monde. Parfois, on ne peut pas sortir de notre village car un convoi attend l’autre, barrant la route durant toute la journée» témoigne Lupercio [1], membre de l’association du village. La vie quotidienne est chamboulée: les mères de famille doivent patienter durant des heures au retour du marché; les enfants arrivent en retard à l’école. Parfois, les conséquences sont tragiques: «Nous avons déjà eu des personnes décédées sur le chemin de l’hôpital, bloquées par le train.»

Les impacts du «train du fer» ne s’arrêtent pas là. La nuit, sa sirène stridente réveille les enfants. Ses wagons, qui ne sont pas couverts, laissent échapper des poussières de minerai. Selon Neidy, une des dirigeantes de la communauté, «cela entraîne une explosion des maladies respiratoires.» Les activités économiques, reposant sur l’agriculture et la pêche, sont touchées: «Vale est en train de dédoubler une grande partie de la voie ferrée. Les travaux entraînent la pollution des cours d’eau et la mort en masse des poissons.» Une plainte a été déposée contre l’entreprise, mais la procédure traîne. Une mère de famille nous confie: «Juges, politiciens, préfets: l’entreprise a mis tout le monde dans sa poche.»

Pas de quoi payer un viaduc

Trop, c’est trop. Le 5 février dernier, les habitant-e-s d’Oiteiro  et des villages voisins bloquaient la voie ferrée. Avec une revendication principale: la construction d’un passage sécurisé surplombant la voie, promesse jamais tenue par Vale. L’entreprise, après un semblant de négociation, ripostait en poursuivant en justice trois leaders communautaires pour leur participation à l’action.

Le cas n’est pas anecdotique. Sislene Costa da Silva, chercheuse auprès du réseau Justiça nos Trilhos («Justice sur les rails»), qui appuie les populations touchées par le chemin de fer Carajás, estime que près de 100 communautés situées sur son passage souffrent d’impacts similaires à ceux d’Oiteiro. Selon Justiça nos Trilhos, on compte un accident fatal par mois sur la voie, faute de mesures de sécurité suffisantes.

Le Goliath du fer

Vale SA est le plus grand producteur de minerai fer au monde. Les mines de Carajás sont la prunelle de ses yeux: entre janvier et mars de cette année, la transnationale en a retiré 21,6 millions de tonnes de minerai. La roche y a une teneur élevée en fer, rendant son exploitation particulièrement lucrative. Le complexe est en pleine expansion: l’ouverture d’une cinquième mine devrait permettre de doubler la production dès 2016. S’y ajouteront une nouvelle usine de transformation, le dédoublement, sur 504 kilomètres, de la voie de chemin de fer, et l’extension du port de Ponta da Madeira. Investissement total prévu: 19,6 milliards de dollars[2].

Avec les deniers publics

Pas facile de faire entendre sa voix face à ce mastodonte. D’autant plus que l’exportation de commodities est devenu un pilier de l’économie brésilienne, bénéficiant de l’appui du gouvernement: les vannes du financement public sont généreusement ouvertes aux transnationales du secteur. Le 23 août 2012, la Banque nationale de développement économique et sociale (BNDES), liée au Ministère du Développement, de l’Industrie et du Commerce extérieur, annonçait qu’elle participerait – à hauteur de 3,882 milliards de reais [3] – au financement des travaux d’extension du chemin de fer Carajás et du port Ponta da Madeira.

Sur son site internet, Vale SA vante le cycle de «développement durable» entraîné par ses activités dans les Etats du Pará et du Maranhão. Il en faudra plus pour convaincre les habitant-e-s d’Oitero: «Quel est ce développement, qui oblige des pères de famille à quitter leurs foyers pour chercher du travail dans d’autres états?», questionne Neidy. Selon l’Institut brésilien de statistique (IBGE), le Maranhão reste l’état brésilien comptant le taux le plus élevé de personnes en situation de «pauvreté extrême». Pour les actionnaires, les progrès sont plus palpables: en 2012, Vale SA leur distribuait trois milliards de dollars sous forme de dividendes.

 

 

São Luis/Nossa Senhora da Glória, mai/juin 2013

Guy Zurkinden

Collaboration: E-changer

Le vent en poupe

Selon le quotidien Valor Econômico [4], le minerai de fer représente plus de 10% des exportations totales du pays. L’industrie de l’acier chinoise est son principal destinataire. Le secteur a le vent en poupe: le gouvernement de Dilma Rousseff (PT, Parti des Travailleurs) s’apprête à envoyer au Parlement une modification de la législation sur l’extraction minérale. L’objectif est triple: augmenter les investissements dans le secteur; agiliser l’octroi de concessions pour de nouvelles mines; et augmenter le niveau des royalties encaissées par l’Etat. GZ

 

Vale SA: profits de fer, fiscalité d’argile

L’entreprise publique Vale do Rio Doce a été privatisée en 1997, sous le gouvernement du président Fernando Henrique Cardoso, pour le prix – largement sous-évalué – de 3,3 milliards de dollars.

Aujourd’hui, Vale SA est la plus grande entreprise productrice de minerai de fer au monde. En 2012, son chiffre d’affaires se montait à 45,45 milliards de dollars. Au premier trimestre 2013, l’entreprise annonçait 3,2 milliards de dollars de bénéfice net.

Le holding Valepar contrôle 53,9% des actions ordinaires (donnant droit de vote) de Vale SA [5]. On retrouve dans l’actionnariat de Valepar le fonds de pension (Previ) de la banque publique Banco do Brasil, la Banque nationale de Développement économique et social (BNDES), la banque privée brésilienne Bradesco et le groupe japonais Mitsui. Le gouvernement brésilien détient une participation de 6,5% dans le capital de Vale.

Le groupe a implanté son siège international dans la commune vaudoise de Saint-Prex, optimisation fiscale  oblige – le fisc brésilien l’accuse d’avoir soustrait plus de 5,5 milliards de francs d’impôts. Elle bénéficie jusqu’en 2015 d’une exonération de 80% sur les impôts cantonaux et communaux, ainsi que sur l’impôt fédéral direct [6]. GZ


[1] Prénoms fictifs. Les vrais noms sont connus de la rédaction.

[2] Vale: Projeto Ferro Carajas S11D, juin 2012.

[3] Le real, monnaie brésilienne, vaut environ 0,5 dollar.

[4] 3 janvier 2013.

[5] Composição acionária da Vale, avril 2013. Disponible sur le site: http://www.vale.com

 

[6] Le Temps, 20 décembre 2012.

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